Repenser les politiques publiques pour construire la résilience à la sécheresse

Entre 2000 et 2019, plus d’1,4 milliard de personnes ont été touchées par des sécheresses. Ce chiffre de la FAO témoigne de l’ampleur du phénomène, dont la fréquence et l’intensité ne cesse de s’accroître au fil du temps. Au cœur des échanges lors du premier jour du sommet Désertif’actions, qui se tient à Djerba du 25 au 28 mars : les réponses que peuvent offrir les politiques publiques. Car aujourd’hui, le sujet est moins technique que politique. Pour faire face à ces épisodes climatiques extrêmes, un certain nombre de solutions existent, mais elles sont trop souvent confinées dans des zones « tests » ou bien requièrent des changements systémiques. Les développer à l’échelle de territoires nécessite des outils et des stratégies politiques pas simples à mettre en œuvre.

Dans le monde, 11 % des terres en cultures pluviales et 14 % des pâturages ont été confrontés à des sécheresses ces 40 dernières années. Ces chiffres issus du dernier rapport de la FAO[1] ont été présentés par Nora Berrahmouni, directrice adjointe du département « Land and water » de l’organisation lors de la 6ème édition de Désertif’actions, qui se déroule à Djerba du 25 au 28 mars. « Si nous sommes dans un scénario où le réchauffement climatique est de + 4 °, nous aurons sept fois plus de sécheresse », a prévenu la spécialiste dans le cadre d’une table ronde dédiée à l’impact des sécheresses dans le monde et à leur prise en compte politique.

Les conséquences de ces épisodes climatiques extrêmes sont multiples et concernent tant les disponibilités en nourriture pour la population et les animaux, que l’activité économique ou la diversité des écosystèmes. « Quand le bétail est décimé parce qu’il n’y a plus d’eau, les éleveurs sont bien sûr touchés, mais aussi ceux qui consomment leurs produits comme le lait, a par exemple souligné Harouna Abarchi, président de l’association nigérienne A2N (Alliance globale pour l’IYRP). L’environnement est aussi modifié car les animaux transportent des graines dans leurs fèces, ce qui permet de diversifier la flore locale, et dans les moments de sécheresse, cela disparaît ». Universitaire kenyane, Dorothy Amwata a pour sa part notamment mis l’accent sur la fragilisation des femmes et des personnes handicapées, encore plus mal équipées que les autres pour résister.

Savoir adapter les espèces

Pourtant, des solutions existent. C’est ce qu’a expliqué Sahbi Mahjoub, fondateur de la société Sadira spécialisée dans l’arboriculture. « Nous avons 700 hectares de fruitiers répartis du nord au sud de la Tunisie, et avec le dérèglement climatique, la multiplication des sécheresses et des inondations, nous avons dû nous réinventer totalement ». Cette réinvention passe par l’adaptation des espèces. Le professionnel fait ainsi la promotion dans la région de Gabès de la culture de tomates irriguée avec de l’eau osmosée. « Un hectare permet de faire vivre très bien une dizaine de familles », a-t-il souligné. L’un de ses prochains défis : développer la culture de framboises et de myrtilles à l’aide de nouvelles variétés. Leurs besoins en froid sont très faibles et elles pourraient être alimentées par de l’eau dessalée.

Si pour l’entrepreneur, l’une des solutions à la sécheresse passe par la sédentarisation des populations grâce à des activités économiques qui rapportent de quoi vivre, Harouna Abarchi, dont le pays est tourné vers l’élevage, mise de son côté sur la mobilité. « Il faut que les pasteurs puissent bouger d’une zone moins nantie à une autre mieux nantie, ce qui permet une régénération de la terre », a-t-il souligné. Comme Sahbi Mahjoub, il croit sinon en l’adaptation des espèces. « De manière ‘très scientifique’, les éleveurs vont privilégier des races de bovins qui marchent bien pour faciliter la transhumance », a-t-il ainsi précisé. Pour Dorothy Amwata, ces pratiques, quelles qu’elles soient, doivent absolument être pensées dans le temps long. Selon elle, « Il faut passer de la réponse à la sécheresse à la prévention des risques à l’aide de mesures de long terme ».

Prévenir le risque sécheresse plutôt que gérer les crises

Un point largement partagé par Jean-Luc Chotte, chercheur à l’IRD et président du Comité scientifique français sur la désertification (CSFD). « La sécheresse ne doit pas être considérée comme une crise, mais comme un risque systémique, a-t-il expliqué. Son impact est lié à la vulnérabilité des populations comme à celle des écosystèmes, qui sont ou non préparés à ce type de risques ». Cette « préparation » implique de développer une résilience – à l’échelle des populations comme des écosystèmes – qui permet d’anticiper les risques de manière à rendre les systèmes moins voire plus vulnérables. Elle ne peut se construire que sur le long terme.

« On a les connaissances, on a les cadres institutionnels au niveau international, la volonté politique mais on n’avance pas assez vite », a déploré l’expert. Plusieurs causes à cela, parmi lesquelles la forte fragmentation de ces cadres institutionnels mais aussi la difficulté à agir en même temps sur des plans très différents. Responsable de la commune nigérienne d’Hamdollaye, qui regroupe 78 villages et 40 hameaux près de Niammey, Harouna Inoussa souligne ainsi le besoin d’une réforme foncière. « La majorité de nos agriculteurs exploitent des champs d’héritage, qui sont partagés entre tous les descendants et sont trop petits pour leur permettre de gagner leur vie ». Mais s’attaquer à ce seul sujet ne suffit pas : il faut également protéger l’environnement à l’aide d’une législation adaptée, encadrer le coût des intrants tout en promouvant des techniques de production plus durables…. Ce qui demande, du temps, des compétences et des budgets, l’un des nœuds du problème.  

Penser les financements avec une logique de long terme

Au Burkina Faso, Bernabé Traoré note ainsi la fragilité des financements d’un certain nombre d’outils d’appui aux politiques publiques, par exemple en matière de systèmes d’alerte : « Des mécanismes se mettent en place, mais très souvent, les systèmes sont financés par des programmes qui ont une fin et il est difficile de les rendre durables ». Sociologue du développement rural, Awatef Mabrouk regrette pour sa part certains contextes : « En Tunisie, nous avons une gouvernance centralisée. Mais ce n’est pas optimisé par rapport à la connexion avec les réalités territoriales ».


Pour Jean-Luc Chotte, l’une des réponses à ces difficultés consiste à ne plus mettre la question des sécheresses « partout » mais « au centre ». Selon lui, « la dilution politique actuelle conduit à ce que personne ne soit redevable d’une action ou d’une non action sur la sécheresse ». De quoi donner matière à penser avant la COP 17 qui aura lieu en août prochain.


[1] L’État des ressources en terres et en eau pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde 2025

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