Un milliard de dollars par jour d’ici à 2030 : c’est le montant qu’il faudrait mobiliser pour restaurer 1,5 milliard d’hectares de terres dégradées et atteindre les objectifs de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification. Un chiffre au cœur de la table ronde consacrée aux financements, qui s’est tenu dans le cadre du sommet Désertif’actions le 26 mars à Djerba. Car derrière ce vertige arithmétique se cache une autre question redoutable : la difficulté d’acheminer l’argent « aux bons endroits », là où il sera efficace.
Au sein de l’Agence française de développement (AFD), la lutte contre la sécheresse est une priorité stratégique de longue date. Elle se traduit par la volonté de développer « une agriculture diversifiée, des sols vivants qui réussissent à stocker de l’eau, des investissements dans des infrastructures de stockage, des pratiques agricoles plus économes en eau, la réutilisation des eaux usées », a expliqué Sandra Rulière, responsable adjointe de la division agriculture, développement rural et biodiversité de l’institution, le 26 mars pendant la table ronde organisée lors du sommet Désertif’actions à Djerba. Tout cela se décline par le déploiement d’une enveloppe de 600 millions à 1 milliard d’euros par an pour soutenir les transitions agroécologiques — au pluriel, insiste-t-elle, « parce que la transition agroécologique doit être pragmatique, adaptée au contexte ».
Aujourd’hui, l’AFD estime que deux tiers des financements formels de l’agriculture viennent des institutions financières, des banques publiques agricoles. En Afrique, les fonds publics fournissent même près de 80 % des ressources pour la résilience. Mais cela ne suffit pas : il faudrait l’appui du secteur privé car beaucoup d’agriculteurs et d’éleveurs déclarent ne pas accéder au crédit. Mais les investisseurs privés ne veulent pas prendre le risque de financer l’agriculture ou l’économie africaine. Ce qui a de lourdes conséquences : « Aujourd’hui, si les pays africains veulent aller sur les marchés financiers, ils paient plus cher que d’autres pays. », a rappelé Al-Hamndou Dorsouma, chef de la division Climat et Croissance verte à la Banque africaine de développement (BAD). Pour le responsable, au-delà de la disponibilité des fonds, il ne faut pas mettre de côté la difficulté du fléchage : « dans la plupart des mécanismes développés ces dernières années, les acteurs de terrain n’accèdent pas directement aux ressources financières ». Les budgets vont aux gouvernements, qui sont censés les redistribuer à l’échelle locale, or « c’est là où ça bloque », selon l’expert.
Ouvrir des fenêtres de financement direct pour les acteurs de terrain
Pour contourner cette difficulté, la BAD a cherché ces dernières années à ouvrir des fenêtres de financement direct pour les acteurs de terrain — ONG, communautés locales, municipalités — en dehors du circuit étatique classique. Au Bénin, un projet d’un million de dollars, acheminé directement via des structures locales, a ainsi financé 15 investissements dans 9 communes. La banque développe aussi des programmes régionaux de grande envergure — le Drought Resilient Programme for Horn of Africa, à sa quatrième phase depuis 2012, ou le PIDACC en Afrique de l’Ouest, cofinancé par le Fonds vert pour le climat. De son côté, l’AFD a notamment initié un accompagnement des banques publiques agricoles — Crédit Agricole du Maroc, LBA au Sénégal, FIRA au Mexique, ou encore une banque d’élevage en Ouzbékistan — dans le financement des exploitants via des lignes de crédit bonifiées. Il s’agit de proposer « des taux d’intérêt subventionnés, plus bas, adaptés pour les producteurs », a expliqué Sandra Rullière. En contrepartie, les banques s’engagent à financer des pratiques agroécologiques — et l’AFD les accompagne avec de l’assistance technique et des outils innovants pour s’assurer de leur mise en œuvre sur le terrain sans renchérir le crédit. Entre 2008 et 2022, plus de 900 millions d’euros ont été engagés auprès de 50 institutions financières, qui ont à leur tour financé des milliers d’agriculteurs. « On a un levier extrêmement fort », conclut-elle.
Mais cette dynamique ne peut fonctionner sans des politiques publiques adaptées. « Des politiques incohérentes, cela signifie des investissements incohérents », a mis en garde la responsable. Or l’une de ces incohérences réside dans le manque de mobilisation des Etats face aux sécheresses. Malgré son statut de « crise climatique la plus coûteuse et la plus mortelle », ce phénomène « n’est toujours pas devenu une priorité nationale de développement », a regretté Al-Hamndou Dorsouma. Or les banques multilatérales répondent aux priorités des États. « Si les États en font une priorité, je ne vois pas pour quelles raisons nous ne financerions pas. » Au Mécanisme mondial de la Convention, Habiba Khiari déplore quant à elle la difficulté des Etats à bâtir des plans de lutte contre la sécheresse bien construits. « Nous avons remarqué que les pays n’ont pas bien programmé ces plans, leurs cibles. Il y a des redondances, le financement est fragmenté entre plusieurs secteurs, plusieurs cadres, le climat, l’humanitaire, le développement. » En découle une mauvaise lisibilité pour les donateurs, les bailleurs.
Renforcer les capacités des acteurs nationaux et locaux
Annoncé lors de la COP16, le Partenariat mondial pour la résilience à la sécheresse tente de répondre à ces blocages. Le dispositif prévoit un fonds de préparation pour élaborer des plans intégrés sécheresse-investissement ; une facilité de développement de projets, adossée à un fond multipartenaire et à un instrument dédié au secteur privé (le Drought Resilience Investment Facility) ; et une banque de connaissances pour mutualiser les solutions. Selon Habiba Khiari, le secrétariat devrait être opérationnel avant la fin de l’année. Pour la responsable, il est en tout cas nécessaire de renforcer les capacités des acteurs nationaux et locaux pour leur permettre de mieux répondre aux demandes des financeurs. Tant que cela ne sera pas fait, « le rythme de mobilisation des ressources sera lent et prendra beaucoup de temps ». Et pour Sandra Rullière, il est aussi indispensable de travailler collectivement, particulièrement au niveau local, sur les priorités de financement, une dimension qu’elle estime souvent oubliée. « La gestion des ressources naturelles, ce sont des usages différents, avec des besoins qui peuvent être contraires et contradictoires », souligne-t-elle. Décider d’affecter une terre, une mare, une forêt à tel usage, à tel moment « nécessite d’accompagner le dialogue ». Or les animateurs territoriaux capables de faciliter ces arbitrages sont rares, et leur formation absente des cursus.
Qu’est-ce que la COP 17, qui aura lieu en août prochain en Mongolie, pourrait changer ? Du point de vue d’Al-Hamndou Dorsouma, il faut y valider un protocole sur la sécheresse, réclamé de longue date par les pays africains et resté hors de portée à Riyad. « L’Afrique a beaucoup lutté pour ce protocole. » Pour lui, la clé réside dans la priorisation de la sécheresse par les Etats et dans une réforme qui leur permettent d’absorber ce qui existe déjà : financements souverains, obligations vertes, mécanismes d’assurance. « Augmenter la capacité d’absorption des États : c’est pour moi le plus important, et c’est beaucoup plus vers les États que vers la COP. » Sandra Rullière évoque de son côté l’enjeu de la rémunération de la performance environnementale. Commerce équitable, achats responsables des entreprises, mécanismes de péréquation publics… Les outils existent à la marge, mais restent insuffisants. Une chose est en tout cas certaine, selon Habiba Khiari : « On ne peut pas s’offrir le luxe de travailler chacun de son côté sur ces thématiques. L’urgence est signalée. »







