La Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD) a toujours accordé une place singulière aux organisations de la société civile, bien plus large que dans les conventions sœurs sur le climat ou la biodiversité. Pourtant, à la COP16 et au CRIC23, les négociations ont dû s’interrompre à plusieurs reprises pour trancher une question qui aurait pu sembler réglée : le droit des OSC à se trouver dans la salle des discussions. Lors de la table ronde sur le rôle de la société civile dans la CNULCD qui s’est tenu le 27 mars pendant le sommet Désertif’actions à Djerba, les intervenantes ont souligné cette fragilisation. Mais elles ont également rappelé les victoires obtenues – telle celle sur la sécurisation du foncier – et donner des pistes pour avancer plus loin : penser une stratégie d’influence en amont, bien cibler des objectifs collectivement, s’accréditer davantage pour être dans les débats, travailler plus avec le secteur agricole… Le champ est ouvert.
Parce que les terres sont un bien partagé, la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) a réservé dès le départ une place particulière aux organisations de la société civile (OSC). Elles y sont représentées par un panel constitué de cinq membres appartenant chacun à une grande région du monde. Ce panel assure la continuité entre deux sessions : il traduit les décisions vers les organisations régionales, collecte leurs retours de terrain, les consolide et les porte aux négociateurs. « Nous applaudissons l’UNCCD pour cela ! », s’est réjoui Ellen Otaru Okedion, représentante Afrique du panel, lors d’une table ronde dédiée à la place de la société civile dans la COP, le 27 mars, au sommet Désertif’actions.
Une participation de la société civile « pas si acquise que ça »
« Malheureusement, la participation des organisations de la société civile n’est pas si acquise que ça, il faut toujours se battre pour ce droit », a souligné Philippine Dutailly, négociatrice de la France pour cette convention. Pour la spécialiste, ces tensions reflètent la « brutalisation des relations internationales », marquée par la multiplication des conflits, le retour en force des intérêts nationaux mais également la remise en question du rôle de la science dans les négociations multilatérales. Faute d’avoir pu être inscrits à l’ordre du jour, deux sujets pourtant fondamentaux pour l’avenir de la convention n’ont pas pu être discutés au CRIC23 : le groupe de travail intergouvernemental sur le futur cadre stratégique de la convention post-2030, créé à Riyad précisément pour anticiper l’après, et la place de la science dans les décisions de la convention, soit celle du SPI (Science-Policy Interface).
Cet organe composé de scientifiques indépendants a pour mandat de « traduire la science dans un langage compréhensible et exploitable par les décideurs », a expliqué Manon Albagnac, chargée de projet au CARI qui en est membre. Une sorte de « GIEC de la désertification, sans l’aura du GIEC », a-t-elle ajouté. Or alors que sa charge de travail augmente, cette instance voit ses moyens stagner. Elle fournit pourtant la base scientifique indispensable pour éviter que la convention ne devienne un espace « où chacun tire la couverture à soi », a décrit Manon Albagnac. Dans ce contexte tendu, Juliane Wiesenhüter, conseillère du point focal allemand et négociatrice pour le groupe occidental, a prévenu : « Ne soyez pas frustrés si nous faisons de petits pas. Tant que nous sommes en dialogue, nous parlons, et c’est important. »
Un risque de fragmentation des discours avec la multiplication des enceintes
Un autre risque vient de l’élargissement progressif des thématiques couvertes par la Convention. Elle traite désormais des tempêtes de sable, des migrations, du genre, du pastoralisme, des peuples autochtones ou des communautés locales. La mise en place de nouveaux groupes de travail ou de caucus thématiques créent un risque, celui de voir les voix de la société civile se fragmenter. « La valeur et la force du message des OSC, c’est qu’une diversité de personnes avec des cultures, des langues, des contextes géographiques complètement différents, s’accordent à dire une seule et même chose d’une voix forte et puissante », a rappelé Philippine Dutailly.
Mais les difficultés ne doivent pas masquer les réussites. Comme l’ont rappelé les intervenantes, c’est grâce au travail de la société civile que la convention a intégré les droits fonciers dans ses préoccupations. La progression de l’agroécologie dans les textes – avec plus d’une dizaine de références dans les décisions de COP obtenues en alliance avec des pays pionniers comme le Sénégal, le Burkina Faso, la Guinée ou la Tanzanie qui ont adopté des stratégies nationales – est également le fruit de son travail, fondé sur le dialogue. « On ne vient pas dans cette COP avec un esprit de bagarre. On vient co-construire des solutions avec les décideurs », a résumé Manon Albangnac.
Un positionnement stratégique à préparer en amont des discussions
Comment la société civile pourrait-elle peser davantage ? D’abord, en s’accréditant auprès de la CNULCD. « Si vous n’êtes pas accrédité, vous n’êtes pas à la table des discussions », a rappelé Ellen Otaru Okedion. De l’avis des intervenantes, les organisations ont également intérêt à bien penser leur positionnement stratégique au sein de la COP elle-même, en choisissant leurs espaces d’intervention selon les messages qu’elles veulent délivrer et les publics visés. Une réflexion qui demande un gros travail en amont. « Les décisions se préparent longtemps avant la salle de négociation », a rappelé Juliane Wiesenhüter. Travailler avec les points focaux nationaux, produire des publications, alimenter le débat scientifique apparaît crucial.
Pour la négociatrice, comme pour Wangu Mwangi, d’Ambition Loop au Kenya, cela passe aussi par la création de synergies entre conventions. « Il faut connecter les agendas, chercher à avancer ensemble sur des dossiers communs », a insisté Wango Mwangi, à la fois paysanne et participante à la COP. La question de l’agriculture est aussi revenue dans le débat. Paradoxalement, le secteur a mis du temps à trouver sa place dans une convention pourtant centrée sur les terres et les sols. Aujourd’hui, les organisations paysannes et pastorales sont sous-représentées parmi les OSC accréditées. Pour Manon Albagnac, « il va falloir davantage les mobiliser », et trouver des fronts communs susceptibles d’aider à mobiliser davantage les politiques et les décideurs.



